samedi 1 décembre 2007

Le gang des tanties

Il faut que je me dépêche car je suis en retard : le professeur de français nous a retardé. Elle veut toujours vérifier si on a bien noté les devoirs! Je cours comme une dératée, il ne faut pas que j'arrive en retard. Je suis à Saint-Michel. Eh oui! C'est une école privée. Mama a décidé de nous y mettre car le collège public du quartier n'est pas du tout rassurant. Autant pour les cours que pour la discipline. Fatou a fait sa sixième là bas, mais lorsque la daronne fût convoquée par la principale, mama décida qu'il était temps de changer de collège. Elément non négligeable : ce collège est à 3 minutes de la maison. Lorsque la première sonnerie retentit, j'ai le temps de finir mon petit déjeuner et d'arriver à l'heure. Bref, le collège est tellement près qu'il m'est impossible d'aller flâner à Carrefour avant de rentrer.
A la maison, il y a une organisation bien précise. Sur la porte de la cuisine, les emplois du temps des cours de chacun sont accrochés. Ainsi, Mama sait où nous nous trouvons, et surtout à quelle heure nous devons rentrer. A la rentrée de la sixième, j'étais motivée, de bonne foi... et j'ai fait l'erreur de le donner à Mama sans y « retoucher ». Et puis les mois ont passé. A force de me faire disputer pour 15 minutes de retard, l'année qui a suivi j'ai pris bien soin de lui apporter quelques retouches... et c'est ainsi que je me suis retrouvée avec 4 heures de sport, 5 heures d'anglais et 7 heures de français! Pour nous contrer, Mama a eu la brillante idée de ne pas signer l'autorisation de sortie parentale. Si un professeur était absent, nous nous retrouvions dans l'obligation de travailler en « perm ». Si tu commences à dix heures... Eh bien ça ne change rien pour toi : aucune grasse matinée envisageable. Tu vas à l'école à 8h30, tu te ranges dans le couloir « permanence » et t'es tout seul. C'est le couloir sous le préau, entre les toilettes et le couloir réservé aux CPPN* ; il sent toujours la pisse c'est une horreur! Pourtant ils ont tout fait : passé le sol au Karcher, repeint les mur... c'est toujours la même odeur qui trône. Bref, j'ai quand même commencé toutes mes rentrées de collège en trafiquant mon emploi du temps.

Bon, j'arrive à la maison et là j'ai droit à la Mama des grands jours. Je sens qu'elle est énervée mais pour l'instant elle prend sur elle. Je dis bonjour et pars vite me laver les dents. J'ai le regard fuyant, comme si j'avais quelque chose à me reprocher. Mama est assise dans la cuisine et tout le monde s'affaire à préparer le repas du soir. Tout d'un coup, elle se rapproche de moi à deux centimètres de mon nez et me lance : « Tu fumes?!! ». J'suis verte : dans ces cas là, il ne faut surtout pas mentir car si elle demande, c'est qu'elle connaît déjà la réponse et elle ne supporte pas qu'on la prenne pour une demeurée.
Bien sûr, j'essaie de me dérober et je comprends vite qu'il n'y a pas moyen. Je ne peux pas lui échapper, elle est tellement proche de moi que son ombre mange la mienne. Vaincue, je réponds « Oui », et boum j'ai droit à une claque number one.
Il y a trois catégories claques: la petite qui fait pas mal, mais on fait semblant d'avoir mal et on se fait bichonner pendant une semaine. La deuxième, donnée sans conviction, c'est la claque du désespoir. Elle se manifeste quand les parents sont largués, quand ils ne comprennent plus rien. C'est dû à l'âge, mais aussi au fait qu'ils ont passé leur jeunesse au bled : ils savent pertinemment que notre éducation ne sera pas comme la leur, mais les valeurs restent les même et certains thèmes sont non negociables. La cigarette par exemple. Et il y a celle qui arrive une fois tous les deux ans, quand on a fait la « Connerie suprême ». Celle là elle fait mal, je préfère pas en parler. Je vais dans la chambre et bien sûr je n'ai pas intérêt d'en sortir, même pour aller aux toilettes. Heureusement pour moi, mama travaille ce soir : je serai libre à partir de 20h30. Pendant ce temps, je reste allongée et une question évidente me taraude : « Comment elle a fait pour savoir ? ».

C'est forcément une des copines du « crew » de mama qui m'a balancée. On les appelle « le gang des tanties ». Ce sont les piliers de la cité, les meilleures copines de ma mère. Celles à qui on ne peut rien cacher, celles à qui on ne peut pas mentir ( même si on est persuadé du contraire pendant l'adolescence). Quand papa est parti, elles ont pris une place encore plus importante au sein de la famille. Même si c'est à cause d'elles qu'on s'est fait prendre pour la cigarette ; même si c'est à cause d'elles qu'on ne peut plus trainer à Carrefour....On les aime quand même. C'est comme un gang : elles ont leur préoccupations de femme, de mère de famille, mais quand l'une des leur rencontre une difficulté (de couple ou d'enfants), elles unissent leurs force...Rien ne leur résiste. Elles savent toujours tout sur tout et tout le monde grâce à leur imparable chaîne de « radio trottoir » .

Tantie Philomène... Elle habite à 100 mètres du collège. Elle est arrivée à Hérouville en même temps que les parents. Elle ne se laisse pas faire. Tantie Céline, c'est la force tranquille : elle marche doucement, elle a un regard perçant, une mémoire d'éléphant et elle parle beaucoup. C'est mama numéro 2. Je sais que si un jour je perd mama, elle ne sera jamais très loin de mon coeur.

Tantie Joséphine, la vie ne lui fait pas de cadeau, c'est une battante. Sa spécialité c'est les soldes et les promotions. Attention, elle est à la pointe de la technologie, c'est la tantie « High tech »!!... donc elle se la pète. C'est la première tantie à avoir eu le tatoo et ensuite le portable. A chaque fois elle me fait honte dans le tram, elle hurle au téléphone : plus l'appel vient de loin et plus elle parle fort. Ca m'énerve.

Tantie Eglantine, elle est si noire qu'on dit qu'elle a une « couleur de bois brûlé »*. Vous savez, du style retour de vacances de Corse. On ne fait plus la différence entre les cheveux et la couleur du front. Le jour où elle a mis le pied sur le sol français, elle a décidé qu'elle ferait tout ce qui est en son pouvoir pour repeupler le quartier. En d'autres termes, elle a fait venir toute sa famille. Le premier fût son neveu « Washington » : il était bon au basket, il se prenait pour Jordan. Quand il est arrivé au collège, il a intégré la sixième. Il mesurait 1m70. J'étais impressionnée il me faisait penser aux enfants pêcheurs de Ganvié : robuste, fier comme un poulet bicyclette*, avec le regard franc :
«
− Salut tu viens d'où? T'as quel âge ?
− De Dakar et j'ai 13 ans. »
Il changea de collège . Je le revis à la fête des communautés bien plus tard.....Trois ans.
«
− Salut tu te souviens de moi?
− Oui
− T'as changé. » Il me plaisait bien. « T'as quel âge ?
− 14 ans, il me répondit
− OK, à plus! ».
J'étais morte de rire. Depuis, c'est resté, ça nous fait marrer, alors à chaque fois qu'on le voit on lui demande son âge, c'est comme un code entre nous... même si aujourd'hui il est papa.

Tantie Nadine, elle est tellement grosse que mon esprit n'arrive pas à la délimiter. Elle est toujours en pagne et en tongs,. Dès que que je la vois, je ne peux pas m'empêcher de scotcher sur ses doigts de pieds. Ses ongles sont tellement épais que le seul moyen de les couper c'est de le faire juste après le bain. Entre nous on l'appelle « big foot » on pense qu'elle a les pieds tellement gros qu'elle ne trouve pas de chaussures. C'est pour ça qu 'elle a toujours les pieds à l'air.

*Le Docker Noir de Sembene Ousmane p14 (Ed. Présence Africaine)



Tantie Régine, c'est la plus discrète, la plus efficace. Son look rappellle celui de Tanella Boni*. Quand tu la vois pour la première fois, T'as pas du tout envie de la prendre dans tes bras. Même à l'église, le fameux moment où le prêtre nous invite à nous aimer et aider notre prochain. Ben, elle, y'a pas moyen. Au début tu hésites, et puis finalement tu lui sers la main.

La nouvelle est tombée ce matin : Djénébou est morte. Elle avait l'habitude de rester de longues heures sur le toit de la tour rose. Je préfère ne pas évoquer l'émotion des parents. Les uns criaient au crime, et d'autres au vaudou. Certains ont même accusé le petit cousin « Fofana ». Il avait 9 ans et venait d'arriver en France. Et pour lui, Djénébou était sa cousine préférée. Selon ces personnes c'était de sa faute : Fofana était un enfant sorcier. En quelques heures, il est devenu le paria. Cette rumeur s'est répandue très vite.
Il est vrai que dans ce type de situations, les origines culturelles de chacun ressurgissent, certes, mais tantie Régine ne voulait pas se voiler la face! La culture n'est pas la connerie. Elle se révoltait contre ce genre de raisonnements, ceux qui font reculer l'Afrique. Ca l'énervait. Il faut dire qu'elle a déjà connu pareille situation. Quand son mari est mort. Au pays, ils ont dit qu'elle avait tout fait pour le tuer. Ce dernier est mort du sida. En effet, monsieur ne se couvrait pas quand il allait voir ailleurs. Heureusement pour elle, ça faisait bien des années qu'il ne l'avait pas touchée.

Le gang des tanties s'est réuni. Elles ont décidé d'aller présenter leurs condoléances à la famille. Arrivées sur place, Tantie Eglantine parla avec la mère. Tantie Régine fouilla les affaires de la défunte et Tantie Joséphine accompagna Rama, la grande soeur, boire un chocolat chaud au « Café des images ». C'est le seul café du quartier où il n'est pas mal vu de s'y rendre. Rama se confia, elle avoua que sa soeur était tombée amoureuse... Rien de plus.

*Tanela Boni Auteur de Les baigneurs du lac rose

Après avoir bien rangé les affaires de la défunte on a découvert ce texte dans son agenda.

BLUES DE RUE


Je t'ai vu peu de fois et pourtant je te connais
Rhum caramel est ta boisson préférée
C'est clair, les filles tu aimes en changer
Et quand tu entends du reggae on ne peut plus te parler
Gamine, tes regards agissaient comme un charme
Ces souvenirs sur mon coeur pointent comme une arme
C'est pourquoi en secret je m'autorise quelques larmes.
J'essaie de partager mes sentiments avec justesse
Car ce que je ressens au fond n'est que tristesse
Pour moi écrire n'est pas un bizness
C'est tout simple comme aller à confesse.

A chaque fois que j'écris je pense à toi
Imaginer nous deux vivant sous le même toit
Ensemble on aurait partagé la même passion
Mon coeur contre toi pour protection
A chaque fois me disant Djénébou! Fais attention
Rien y fait c'est de toi dont j'ai envie
Que tu m'appelles car sans nouvelles de moi tu es sans vie
Que tu prennes le train sans permission
Sans qu'aucun de tes potes n'y prête attention
Et qu'en secret, tu tentes une évasion
J'essaie de partager mes sentiments avec justesse
Car ce que je ressens au fond n'est que tristesse
Pour moi écrire n'est pas un bizness
C'est tout simple comme aller à confesse.


J'ai passé mon temps à rêver
Des visions oniriques dans lesquelles tu me donnes la fessée
Mais surtout qu'on voyage dans l'ancien Dahomey
T'emmener au royaume d'Abomey
Avec pour meilleure amie Possotomé
Toi! c'est clair , tu te serais intégré
En apparence comme ça, j'étais intimidée,
Mais des rêves j'en avais
T'amener sur mes terres
Te voir accepté par mes pairs
Avec eux ce serait plus facile qu'avec ma mère
Et malgré ton fort caractère, Là bas
tu aurais appris à te taire
J'essaie de partager mes sentiments avec justesse
Car ce que je ressens au fond n'est que tristesse
Pour moi écrire n'est pas un bizness
C'est tout simple comme aller à confesse.


Même avec tes dreads locks, ma famille ne t'aurais pas banni
Tu es blanc certes, mais tu n'es pas nanti
Je t'aurais partagé avec mes tanties
C'est sûr, dans ce royaume, tu te serais senti au paradis
Et là tu aurais compris c'est quoi mon pays
Te faire découvrir mes coutumes....
Ah! En y repensant je suis pleine d'amertume

J'essaie de partager mes sentiments avec justesse
Car ce que je ressens au fond n'est que tristesse
Pour moi écrire n'est pas un bizness
C'est tout simple comme aller à confesse.

Fofana fût disculpé, mais il restera marqué à vie par cette histoire. La famille a du réaliser la distance qui s'était érigée, avec le temps, entre eux et leur fille. Voulant offrir un avenir meilleur à leurs enfants, les parents passaient leur temps à travailler. La mère et le père avait deux jobs chacun. Pour eux l'important était matériel : offrir une nouvelle paire de basket à chacun tous les huit mois, offrir un séjour en colo, offrir des loisirs,... Tout ce qu’ilsux n'avaient pas eu... Sans jamais se douter que devant eux se jouait une tragédie : un amour impossible d'adolescente. Sans jamais deviner que leur fille était d'humeur morbide. Elle ne parlait pas trop, ne voulait plus venir faire les courses en ville avec sa mère, mais comme tous les enfants de son âge... S'était dit la maman. Finalement je m e rendais vite compte que ces claques ne devaient pas m’empêcher de communiquer avec ma mère. Dès fois, on se dit que nos parents ne nous aiment pas et qu’ils seraient bien contents de notre disparation. Et là je réalisais que je faisis fausse route.

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